Le mot « mortification » fait peur. Essayons pourtant de comprendre en quoi cette pratique recèle un authentique chemin de sainteté. Un trésor à redécouvrir en cette période de Carême.

Qu’est-ce que se mortifier ?

« Se mortifier, c’est sacrifier pour l’am our de Dieu ce qui plaît et accepter ce qui déplaît aux sens ou à l’amour-propre » (Catéchisme de saint Pie X).

« Mon Dieu, accordez-moi la conversion de ma paroisse . Je consens à souffrir tout ce que Vous voudrez tout le temps de ma vie ou pendant cent ans les douleurs les plus aiguës, pourvu qu’ils se convertissent » (Padre Pio).

Elles intriguent, choquent, ou font sourire. Et pour cause. À leur évocation, on « entrevoit dans le lointain des cilices, des pointes de fer, des flagellations sanglantes, des bains glacés et toutes les tortures que la fervente industrie des saints a pu inventer pour exténuer la superbe de la chair », note déjà dans les années 1930 le moine exégète Dom Jean de Monléon (1), déplorant cette conception erronée des mortifications. « Sans doute, précise-t-il, Dieu a demandé ces pénitences héroïques à certaines âmes d’élite, pour montrer à quels excès la véhémence de son amour peut emporter ceux qui en sont possédés. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n’est point là la règle commune. »Xby BWPlayer

Règle commune ou pas, notre société hédoniste, catholiques inclus, les a reléguées au rayon des antiquités. À tel point que de nombreuses personnes ont été scandalisées d’apprendre en 2010, au cours de son procès en béatification, que Jean-Paul II s’était imposé des mortifications corporelles (2). Interrogé à cette occasion sur KTO, le Père François Potez, curé de Notre-Dame-du-Travail, à Paris, avait souligné le paradoxe de notre monde actuel : « On s’impose parfois des disciplines absolument folles pour réussir un concours, une épreuve sportive, pour maigrir… On trouve très bien une semaine de jeûne, qui coûte d’ailleurs une fortune, car c’est à la mode. On trouve très bien le ramadan, car c’est une autre religion, alors pourquoi refuse-t-on cette discipline du corps et de l’esprit quand c’est chrétien ? » Et à ceux qui lui rétorquent que le Bon Dieu n’a jamais interdit de boire un bon verre de vin, l’abbé répond : « Bien sûr, mais Il a permis aussi d’en faire le sacrifice et l’offrande. »

L’amour est la seule clé qui permet de comprendre les mortifications. Sans cette clé, elles sont imbuvables.Le Père Joël Guibert

Les mortifications n’appartiennent pas au passé. L’Église nous recommande aujourd’hui encore de les pratiquer. « Le progrès spirituel implique l’ascèse et la mortification qui conduisent graduellement à vivre dans la paix et la joie des Béatitudes », indique le Catéchisme de l’Église catholique (n° 2015). En 2017, au cours de l’audience du mercredi des Cendres, le pape François a rappelé que le Carême était « un temps de pénitence et également de mortification qui n’est pas une fin en soi, mais qui vise à nous faire ressusciter avec le Christ ».

Initier les enfants aux sacrifices

« Il existe chez l’enfant, dès 3 ans et demi ou 4 ans, une disposition naturelle à faire plaisir aux autres : nous pourrons tirer parti de cette disposition naturelle pour le former à la générosité et au sacrifice. […] Là commence l’éducation de la véritable charité : aimer, c’est faire plaisir à Dieu et aux autres. Et pour faire plaisir aux autres, il faut parfois accepter de se gêner pour eux. Renoncer généreusement à sa petite volonté pour faire plaisir aux autres, c’est le début de l’apprentissage du sacrifice. En contemplant l’obéissance de Jésus, depuis son enfance jusqu’à la croix, l’enfant pourra accepter d’obéir «pour faire comme Jésus» et par amour pour Lui : offrande de sa propre volonté. «Que ferait Jésus à ma place ?» C’est ainsi que l’on fera passer l’enfant d’une disposition naturelle  à une qualité véritablement surnaturelle. »

Extrait d’Éduquer pour le bonheur, par Monique Berger, Transmettre, 2012.

La mortification prévient du péché

« Les mortifications sont inséparables d’une vie chrétienne authentique », résume un moine trappiste de l’abbaye de Sept-Fons, dans l’Allier. Reste à savoir en quoi elles consistent exactement. « Ce sont des privations volontaires et des souffrances acceptées ou offertes pour l’amour de Dieu et de notre prochain », indique le Père Joël Guibert, prêtre du diocèse de Nantes.

Pourquoi passer par la souffrance pour aimer Dieu et son prochain ? Parce qu’elle est la meilleure façon de signifier son amour comme le Christ nous l’a enseigné (Jn 15, 13) et montré sur la croix. « Il n’y a que la souffrance qui puisse enfanter les âmes », aimait à rappeler sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.

« L’amour est la seule clé qui permet de comprendre les mortifications. Sans cette clé, elles sont imbuvables. Pour beaucoup, elles sont synonymes de dolorisme et de masochisme, j’y vois le signe d’une perte du sens de l’amour-don au sein de l’expérience chrétienne, et un soupçon porté sur la souffrance purificatrice, réparatrice et rédemptrice », estime le Père Guibert. La mortification prévient du péché, nous aide à lutter contre lui. Elle répare nos propres péchés et ceux du monde. « La réparation est une dimension intrinsèque de la Rédemption. Le disciple n’est pas au-dessus du Maître, il lui revient de s’associer à l’œuvre de rédemption de son Maître par la mortification », poursuit le prêtre qui l’explique aussi par la volonté de « conformer son âme à l’Aimé ».

Les mortifications permettent de faire « mourir en nous » ce qui nous éloigne de Dieu, complète le moine de Sept-Fons. Or, dit-il, « la chose qui nous éloigne de Dieu, c’est l’amour-propre, qui est la racine du péché et retourne l’homme sur lui-même, alors que c’est en se donnant à Dieu qu’il se trouve vraiment ».

Les mortifications permettent de faire «mourir en nous» ce qui nous éloigne de Dieu. Un moine trappiste

S’il utilise volontiers le terme de « mortification », le moine trappiste estime que celui de « sacrifice » ou mieux de « renoncement », utilisé d’ailleurs par le Christ (« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même… »Mt 16, 24), met plus en relief le lien entre l’amour et son corollaire de mort à soi. « Aimer, c’est choisir, et quand je choisis une chose, je renonce à beaucoup d’autres. Le renoncement n’est rien d’autre que l’amour qui a trouvé son objet et qui écarte tout pour s’en emparer, explique-t-il. On se focalise souvent sur l’aspect négatif du renoncement, alors qu’il faut regarder ce qu’on a choisi : plus on le regarde, moins nous allons faire attention à la souffrance qui découle de ce renoncement. »

Observer les commandements

Quelles mortifications devons-nous pratiquer ? Avant de songer aux mortifications volontaires, l’Église indique que la première des mortifications consiste à accepter toutes les croix, physiques ou morales, permises par la divine providence. « Ne nous arrive-t-il pas quelquefois de fuir une personne antipathique, de chercher tous les moyens pour éviter une humiliation, un acte d’obéissance qui coûte ? », interroge sur son blog l’abbé Christian Lafargue, prêtre du diocèse de Belley-Ars. « De cette manière, on fuit précisément les meilleures occasions de se renoncer et de mortifier son amour-propre, car les mortifications morales préparées par le Bon Dieu Lui-même frappent justement où nous en avons davantage besoin. »

Les autres mortifications consistent à observer les commandements de Dieu et de l’Église, à accomplir fidèlement nos devoirs d’état, à lutter contre nos mauvaises inclinations. Elles consistent aussi à pratiquer l’aumône et le jeûne. Et pourquoi pas le jeûne d’Internet, suggère le Père Guibert. Car elles comportent bien sûr une dimension de renoncement à certains plaisirs. « Le plaisir en soi n’est pas un mal ; c’est même un bien, quand il est subordonné à la fin pour laquelle Dieu l’a institué », écrit l’abbé Adolphe Tanquerey (1854-1932) dans son Traité de théologie ascétique et mystique (voir encadré ci-dessous). « La mortification consistera donc à se priver des plaisirs mauvais […] et même à s’abstenir de quelques plaisirs licites, afin d’assurer davantage l’empire de la volonté sur la sensibilité. »Xby BWPlayer

À un autre degré, nous trouvons les mortifications corporelles (souffrances physiques recherchées, privation de sommeil, de confort, voire plus), celles qui sont si difficiles à comprendre. « Je ne conseillerais à personne de commencer par cela, prévient le trappiste. Seules les personnes déjà solidement avancées dans la vie chrétienne peuvent, avec l’avis d’un père spirituel, se lancer dans ces pratiques. Il faut veiller en outre à ce que l’orgueil ne s’y glisse. » L’Église qui a pour habitude de classer les mortifications en deux catégories, intérieures (de l’esprit) et extérieures (du corps), souligne bien que les premières valent mieux que les secondes, parce qu’elles s’attaquent plus directement à la racine du mal. Mais, disait saint Vincent de Paul : « Celui qui ne se mortifie pas extérieurement ne sera mortifié ni au-dedans ni au-dehors. »

Pour mieux comprendre la mortification, nous pouvons méditer cette définition qu’en donne saint Bernard : « Un martyre sans effusion de sang. » Saint Ignace nous en donne une intéressante explication : « Vous êtes peut-être du nombre de ceux qui désirent donner leur vie pour la cause de la foi, qui font de stériles vœux pour souffrir une mort sanglante chez les Turcs ou les Indiens, eh bien exercez sur vous-même une sincère cruauté, domptez votre chair, enchaînez vos désirs et vous serez un martyr moins grand, il est vrai, au jugement des hommes, mais plus grand peut-être par votre mérite. » À ceux pour qui les mortifications restent toujours un mystère, le Père Guibert confie que « leur sens et leurs bienfaits ne se comprennent jamais avec une attitude de l’extérieur, intellectuellement, cela se comprend de l’intérieur avec l’expérience ».

Source : famillechretienne.fr

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