Le Père Guy-Emmanuel Cariot

Comme il a été écrit un peu partout ces derniers temps, on sait que les cas de pédophilie sont en majorité pratiqués à l’intérieur même des familles. Ensuite viennent les organisations chargées de la jeunesse, au premier rang desquelles l’école. Enfin l’Église est atteinte aussi à travers ses enfants dans différentes parties du monde. Si elle est gravissime partout, la pédophilie atteint l’Eglise d’une manière pire encore. Comment s’en sortir ? 

1. Le préjudice causé par la pédophilie à l’intérieur de l’Église est encore plus grave moralement et spirituellement

– le Christ introduit une nouveauté radicale au cœur de son temps : Au cœur du message évangélique et comme premiers destinataires de ce message, il place les enfants. « On présentait à Jésus des enfants pour les lui faire toucher; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis: Celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains. » (Mc 10, 13-16). Quant un ministre de l’Église, représentant malgré toutes les faiblesses inhérentes à la nature humaine, la bienveillante paternité de Dieu, abuse d’un enfant, il pervertit en son cœur le message évangélique, le broie durablement en tant que tel, dans son cœur et dans celui de l’enfant. En plus des blessures psychologiques extrêmement profondes et durables que ces actes occasionnent, il y a aussi une immense souffrance spirituelle, défigurant l’image même de Dieu dans le cœur de l’enfant. Le Pape François assimile la pédophilie à une « messe noire », c’est à dire à un inversement total du message. Elle touche au Christ lui-même : « Ce que vous ferez au plus petit d’entre mes frères c’est à MOI que vous le faites » (Mt 25, 40)

– Le drame de la pédophilie dans l’Église est aussi un problème intra-ecclésial : Dans l’immense majorité des cas, les victimes appartiennent à l’Église. Le prédateur et la victime sont tous deux membres du corps du Christ et ces actes blessent donc le mystère de la charité, le mystère du Corps du Christ qu’est l’Église, comme un cancer à extirper.

– Les prêtres sont donc en deuxième lieu (après bien évidemment les personnes abusées) les victimes de ces prédateurs puisque sur eux rejaillit maintenant le soupçon de la part de beaucoup : soupçon sur leur intégrité, sur leur maturité, sur leurs intentions etc. Beaucoup de prêtres en sont très ébranlés dans leur ministère. Ils mesurent sur le terrain les immenses dégâts collatéraux de cette crise. Les catéchistes et l’ensemble des fidèles aussi doivent dans leur quotidien essayer de maintenir la possibilité d’une parole chrétienne et leur témoignage en est largement diminué.

2. Que faire?

– Cette question est difficile tant on se rend compte jour après jour combien cette question a été mal gérée, dans et à l’extérieur de l’Église, au cours des générations précédentes. L’ampleur des révélations faites à propos de la Pennsylvanie ou en Irlande laisse un profond sentiment d’horreur et d’hébétude. On découvre ça et là de véritables systèmes mafieux, gangrénés par les appétits déviants de quelques hommes bien placés dans la hiérarchie ecclésiale. Mais on découvre avec encore plus d’horreur le silence de l’ensemble, des parents aux évêques.

– Le Pape François dans sa Lettre au peuple de Dieu (20 août 2018) en appelle à l’ensemble des fidèles de l’Eglise : « L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire. (…) Aujourd’hui nous avons à relever le défi en tant que peuple de Dieu d’assumer la douleur de nos frères blessés dans leur chair et dans leur esprit. Si par le passé l’omission a pu être tenue pour une forme de réponse, nous voulons aujourd’hui que la solidarité, entendue dans son acception plus profonde et exigeante, caractérise notre façon de bâtir le présent et l’avenir, en un espace où les conflits, les tensions et surtout les victimes de tout type d’abus puissent trouver une main tendue qui les protège et les sauve de leur douleur. Cette solidarité à son tour exige de nous que nous dénoncions tout ce qui met en péril l’intégrité de toute personne. » Effectivement, on ne peut que constater que ça et là dans le passé les choses ont été tues, masquées. C’est une honte. Ce temps doit maintenant cesser. Il revient à chaque chrétien, non seulement d’être attentif au comportement des uns et des autres mais également aux pasteurs et différents responsables de jeunes d’oser dire et dénoncer les choses mauvaises. La solidarité avec les victimes est plus importante évangéliquement que l’obéissance à la hiérarchie. C’est le Pape lui-même qui le dit. Il a raison.

– Le discernement dans les séminaires est un travail confié à des prêtres experts en formation humaine. On le sait, le pédophile qui devient prêtre a une personnalité complexe et souvent extrêmement bien dissimulée. Je pense que le risque de ne pouvoir discerner cela existe même si les formateurs sont très prudents. 

Pour autant je pense que les réponses extrêmement fermes que l’Église doit maintenant adopter peuvent refroidir et décourager ces personnes malades de persévérer. Tel évêque d’Ile-de-France a dit à ses prêtres rassemblés : « Si l’un d’entre vous abuse un enfant, je le conduirai moi-même chez le procureur de la République ». Il est aussi extrêmement important qu’après que la justice civile rendu son verdict, les tribunaux ecclésiastiques soient saisis. Que la tolérance zéro devienne effective et alors les abus s’amenuiseront.

– La responsabilité des évêques est maintenant sous le feu des projecteurs comme jamais avant. Ce sont eux qui reçoivent en premier les informations qui remontent du terrain. En cas de faits avérés, leur réponse doit être immédiate. On ne peut espérer la guérison d’un cancer si l’on ne réduit pas la tumeur. On ne peut sauver l’Église de cette tempête sans se séparer visiblement du membre corrompu en l’empêchant de nuire. Que faire des pédophiles ? C’est une autre question qu’il revient aux évêques de traiter. Mais franchement, ce n’est pas la question ici.

La solidarité profonde avec les personnes abusées est à construire encore. Le recours aux tribunaux civils est bien entendu absolument nécessaire. Mais il ne suffit pas à guérir le cœur. La Justice est absolument nécessaire mais la guérison spirituelle l’est aussi. Qu’est-ce que l’Église offre comme accompagnement ? Comment guérir la confiance là où elle a été pervertie ? C’est à notre génération qu’il reviendra d’écouter le saint Esprit lui inspirer ces vrais gestes d’amour et de guérison.

Père Guy-Emmanuel Cariot

Le Père Guy-Emmanuel Cariot est recteur de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil.

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